Michel Arbatz, musicien, interprète et écrivain

 

Je suis allé voir « Se battre » de Jean-Pierre Duret et Andréa Santana. Comme de tous leurs films, j’en suis sorti secoué et rempli.

De quoi ça parle ? Des pauvres de la France, des petites gens qui tiennent tête au ras de la ligne de flottaison. De ceux qui ne renoncent pas à aimer la vie malgré la débine, de ceux qui ont très peu et le partagent.

Ce sont eux qui parlent tout au long du film, tourné dans la petite ville de Givors, fin fond de la France, entre les HLM, les salles d’entraînement de boxe, et centres du Secours Populaire Français, les maraîchages alentour, et dans des appartements qui vont du modeste au délabré. Mais jamais délabrés, les personnages : aussi héroïques que démunis, ils racontent leurs combats contre la poisse, l’exclusion et le mépris.

Chacun de nous peut tomber dans le trou de l’horreur économique. Mais on préfère ne pas voir la misère au pas de sa porte. Eux, qui sont au fond du panier, tiennent tête. Comme Eddy, le jeune ado chômeur (et boxeur), ils inventent les stratégies de la guerre anti-mouise. Pour rester humains, quand tout les pousse vers la sortie. Celle qui a faim va nourrir les cygnes et les ragondins en bord de rivière ; une autre, qui compte chaque goutte de son eau, nourrit chats et chien ; Bachir l’électricien vient, à la demande d’un des ses copains, installer la lumière dans un squatt d’une famille nombreuse de Roms.

C’est une métaphore du film : tous installent la lumière là où elle manque le plus, par un geste tourné vers autrui. Comme tous ces bénévoles du Secours Populaire trimballant des tonnes de nourriture pour ceux qui en manquent. Parce qu’être nourri permet de penser. Et on ne ne s’y plaint jamais : si l’une pleure, c’est la mort de son chien.

Jean-Pierre Duret, fils de paysan, quitte rarement la terre des yeux. On voit toute une équipe de ces « fins de mois difficiles » brasser, dans une entreprise maraîchère, des foules de patates, de choux, et de poireaux. La nature est toujours présente, et comme le rappelle Denia il est bon d’avoir semé et planté pour voir pousser. De beaux plans de montagnes de raves barbues nous le rappelle. Comme la rivière amenant des nuées d’oiseaux vers cette femme « hors circuit » qui les nourrit quotidiennement rappelle une leçon de générosité naturelle.

J’essaye de dire, mal, ce que disent si bien les images très belles d’Andréa Santana et de Jean-Pierre Duret. « Se battre » est un film à la caméra somptueuse par l’humilité de ceux qui la tiennent, et tous ces mouvements de vie, de travail physique, de réflexion, de silences, de ceux qu’elle filme, à contrepoint du tourbillon urbain.

Dis-moi, coco, ça va faire un bide, non, un sujet pareil ? C’est pas télé pour deux sous, c’est pas un pet druckerisable. Montrer les pauvres, comme ça, alors que les gosses sont encore à table ? Et même pas des « vrais » pauvres, qui geignent et qui pleurnichent.

Il paraît que cette situation concerne quand même treize millions de Français. Mais on a mis des palissades autour, comme autour des chantiers : les bulls, la boue, les taudis qu’on
rase, ça fait désordre. Vaut mieux voir après, quand tout est propre.

Donc, avant qu’on nous ait rasé la cervelle, et qu’on nous mette à tous des lunettes à « réalité augmentée », on peut toujours augmenter son regard, et le cœur par la même occasion,
en allant voir « Se battre ». Grouillez-vous, ça sort le 5 mars, et ça serait bon de remplir les salles pour en faire un succès national. Le bon cinéma le mérite.

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